
« TOUTE VOTRE ATTENTION, S’IL VOUS PLAIT!
ALERTE! ALERTE!
Il faut vous mettre à l’abri, oui, vous avez bien entendu, tous à l’abri!
En ce premier jour d’avril 2029, la troisième guerre mondiale vient d’être déclarée.
Déjà sont tombées les premières bombes atomiques.
Ne sortez sous aucun prétexte, attendez l’appel de la sirène qui vous préviendra quand vous pourrez quitter vos abris.
Restez patients, ne prenez aucun risque, l’air est irrespirable, vous mourrez à la première inspiration.
Courage à tous!
Nous vaincrons, nous survivrons! »
C’est à la radio que fut diffusé le message.
Raoul regarda Paulette, le regard épouvanté.
Il avait allumé le poste à peine quelques minutes avant l’annonce.
Tous deux étaient sidérés.
Raoul Bergeronnais et son épouse étaient tous deux exploitants viticoles.
Leur propriété s’étendait sur les flancs d’une colline à perte de vue.
Des caves profondes entouraient le château où ils habitaient, depuis plusieurs générations, pour ce qui était de la famille de Paulette.
Sans hésiter une seule seconde, ils rassemblèrent leur trois enfants et se réfugièrent dans la cave la plus profonde après avoir réuni quelques victuailles.
Ils n’arrivaient plus à présent à capter le moindre son de la radio pourtant allumée.
Raoul en était convaincu à présent, plus personne n’avait survécu autour d’eux.
Denis et Rosinette, leurs ainés, de neuf et treize ans, ne bougeaient pas, devenus tout à coup sages par la gravité de la situation.
Rosinette pleurait en reniflant, ils n’avaient pas trouvé Chapatras, le gros matou gris, qui était parti chasser la souris comme il en avait l’habitude, en s’éloignant parfois de la demeure.
« Il va mourir, pour sûr! »: geignait la fillette.
Quand retentirait la sirène?
A part Félix, le gros bébé joufflu, qui ne se rendait compte de rien, la situation était plus que critique.
Raoul commença à remblayer l’entrée du souterrain où étaient alignés soigneusement les tonneaux de bon cru.
« Venez m’aider »: leur ordonna-t-il de sa grosse voix éraillée et les deux enfants s’exécutèrent la mort dans l’âme.
On attaqua le saucisson, on mangea le jambon cru, on dévora les restes de chaque repas, avec toujours, cependant, une boule dans l’estomac.
Et après?
Bien sûr, heureusement qu’il y avait le vin.
Et chacun de faire couler dans ses deux mains réunis le liquide précieux qui égayait le temps lourd et oppressant passé dans ces ténèbres si peu accueillantes.
On regretta de n’avoir pas retrouvé Chapatras car la faim à présent tiraillait le ventre.
Même Félix commençait à pleurer sans arrêt car Paulette commençait à manquer de lait.
Aussi quand le silence revint, en même temps qu’une bonne viande grillée, grasse et tendre à souhait, personne ne posa de question.
On se régala sans mot dire et chacun de se lécher les babines.
Pourtant, revint la faim.
On trouvait bien parfois un rat, une chauve-souris, quelques lombrics qu’on déterrait du sol, mais c’était bien maigre pour nourrir la famille affamée.
Raoul appela Denis pour l’aider à piéger une souris dans son trou, tout au fond de la cave.
Rosinette et Paulette entendirent un bruit sourd, indéfinissable, puis un hurlement d’agonie.
Ce fut banquet.
Gigots, cuisses, même cervelle, et rien de Denis ne resta.
Là aussi personne ne dit rien.
La viande était un peu moins tendre, mais personne ne s’en plaignit.
Plus le temps passait, plus les tonneaux se vidaient, les uns après les autres.
Rosinette était devenue méfiante.
Elle ne dormait que d’un œil, surveillant ses arrières.
Mais elle ne vit pas venir la pierre que lui lança son père en plein front.
Il l’acheva à coup de bottes, pressé du repas qui l’attendait.
A deux, avec Rosinette, qui était l’ainée, les parents firent bombance bien une bonne quinzaine de jours.
Comme ils se doutaient qu’elle serait la plus coriace, il l’avait fait mariner dans du vin rouge.
C’était succulent.
Comme un coq au vin.
Mais sans le coq!
Pourtant, la famine revint, à peine la fillette digérée.
Raoul, à présent, lorgnait son épouse d’un regard plein d’envie.
Elle, ne laissait rien paraitre, mais elle le surveillait aussi du coin de l’œil.
Et c’est quand il bondit pour l’étrangler qu’elle lui fracassa le crâne d’un coup d’herminette qu’elle avait dissimulée sous sa jupe.
Elle le mangea sans joie, seule à présent, vouée à une mort certaine qui serait la suite d’une lente agonie.
En effet, les derniers morceaux finis, elle n’eut plus rien à se mettre sous la dent.
Elle était couchée sur un morceau de toile de jute, sans plus aucune force, même le vin manquait.
Tout à coup, elle entendit des voix.
D’abord, elle crut que c’était là un symptôme causé par la faim qui maintenant ne la quittait plus.
Puis elle vit des lumières.
Des hommes avaient creusé pour la trouver.
« Je suis là »: gémissait-elle.
« Que s’est-il passé, où sont les autres? »
Elle murmura quelques mots pour expliquer comment ils s’étaient tous protégés de la troisième guerre mondiale annoncée à la radio.
« La troisième guerre mondiale? Hahaha, ne me dites pas que vous y avez cru! Allons, ce n’était qu’une farce du premier avril! Un canular quoi! »

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