
Je parle de vaches!
Ces vaches que l’on traite sans aucun égard, sans aucune pitié.
Marguerite, justement, avait été tirée, trainée de force, avec une violence si brutale, que le sang coulait de ses nombreuses plaies.
Qui se souciait d’une génisse vendue pour être tranchée, peut encore vivante, qui sait, au kilo, chair pas chère, payée au prix de la pire cruauté, de la barbarie, et de l’inhumanité!
On l’avait entassée avec beaucoup d’autres dans un grand camion direction l’abattoir.
Ca sentait la peur, ça sentait la mort, la souffrance, et le carnage à pleins naseaux.
Marguerite n’avait pas su se défendre, et, à présent, de grosses larmes coulaient de ses gros yeux affolés.
Elle avait compris le sort qu’on lui réservait, elle en avait mémoire dans chacun de ses gènes.
A sa naissance, on l’avait séparée de sa mère, et celle ci, déjà, s’en était allée dans le camion de la mort.
Marguerite était restée orpheline, sans amour, et sans le moindre bon traitement.
Elle avait grandi à coups de pieds dans les flancs, à coups de bâton, à coups de fouet.
Elle n’était qu’un morceau de viande, après tout!
Le camion roulait très vite, et les bêtes qui n’étaient pas attachées tombaient les unes sur les autres.
Certaines étaient assomées, blessées, étouffées.
Qu’a t on à foutre, elles vont crever de toute façon!
Tout à coup, dans un virage un peu plus serré que les autres, le camion se renverse, éclate sur la chaussée, beaucoup meurent sur le coup.
Mais Marguerite, indemne, se relève, un peu sonnée, et voit, là, de l’autre côté de la route, un champ plein d’herbes et de fleurs.
Alors, rassemblant toutes ses forces, elle s’élance et galope à travers le pré.
Elle va tellement vite, sans se retourner, tellement longtemps, qu’elle finit par s’écrouler, épuisée, à bout de force.
Elle ne sait plus que faire? Où aller? Où est elle? Comment survivre? Comment rester libre?
Elle tremble de tous ses membres, incapable même de se lever, quand elle entend une voix qui chante.
« Tralala, tralalère, je cueille blé, je cueille feuilles! »
La voix se tait, Marguerite est devant une fillette, son tablier rempli de sa cueillette.
Marguerite le sait, elle l’a compris, son évasion s’arrête là, elle va retourner sur le chemin de l’abattoir.
Son regard est si triste, sa mine si accablée, que la jeune fille lui caresse le museau.
« Et bien, qu’as tu? D’où viens tu? »
La jeune fille comprend.
Marguerite s’est échappée.
Les cicatrices qui recouvrent son corps lui racontent son calvaire de vache que jamais aucun n’a traité autrement que comme un truc à faire du fric.
Sans âme, sans vie, sans aucune intelligence, sans aucun sentiment, sans un seul instant de bonheur dans toute sa pauvre vie!
« Je m’appelle Lucette, et toi?
Ah! Toi, c’est Marguerite! »
« Viens Marguerite, on va à la ferme! On va te trouver une bonne couche dans l’étable, et une botte de foin. »
Sur le chemin, Marguerite est un peu inquiète, peut être est ce un traquenard?
Mais comme elle n’a rien à perdre, elle suit Lucette, se demandant où elle va bien pouvoir atterrir.
Un homme à chapeau de paille a une fourche à la main, Marguerite se cabre, elle a très peur à présent.
« Qu’est ce que c’est? »
« Je l’ai trouvée couchée, morte de fatigue, elle a été maltraitée, c’est sûr! »
L’homme pose sa fourche, s’approche doucement.
Il caresse le cou, puis l’encolure de Marguerite.
« Roger est passé ce tantôt, il a raconté qu’un camion pour l’abattoir s’était renversé à hauteur de Grandfontaine. Si c’est pas malheureux, ça! »
« Dis papa, on ne va pas leur rendre? Regarde comme elle a souffert! »
« Non, pas question! On s’arrangera avec le véto, on la garde! »
De l’enfer qu’elle a connu, Marguerite est à présent accueillie dans sa nouvelle vie.
Plein de caresses, de rires, d’amour, de luzerne, de foin et de gâteries.
Marguerite a l’œil plein de gratitude et de reconnaissance.
Elle aime tant sa nouvelle famille qu’elle les accueille tous les matins d’un énorme meuglement qui veut juste dire:
« Je vous aime! …
Je vous aime tellement! »

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