Vie rêvée

 Il y avait maintenant cinquante huit ans que Gavius était enfermé, enchainé, dans une obscurité presque totale.

Il se souvenait de ce jour fatidique où la porte de son cachot s’était refermée.

Il avait hurlé durant des heures, des jours, à s’en déchirer les cordes vocales, s’était jeté contre le mur, puis, à bout de force, s’était assis pour réfléchir, résigné.

« Je vais devenir fou »: s’était-il dit.

Alors, d’un geste assuré, il avait soudain ouvert la porte de la prison et était parti se promener à travers les champs de seigles qu’il affectionnait tant.

Il avait regardé le ciel: « Tiens, c’est le printemps » avait-il constaté.

Puis, tranquillement, écoutant le chant des merles, il avait longé la haie qui l’avait mené à la maison familiale.

Là, sur le pas de la porte, l’attendaient sa mère, sa femme et ses enfants. 

Tout heureux de son retour, ils lui sautèrent dans les bras.

Depuis, chaque jour, il s’évadait ainsi, partant retrouver les siens, les embrasser, les serrer contre lui.

Il allait couper le bois, pour allumer de grands feux dans la cheminée, il plantait, moissonnait, pêchait, chassait, braconnait même, parfois, à la barbe du seigneur pourtant si cruel, et cela le faisait rire à gorge déployée.

Au retour, un lièvre ou un faisan sur l’épaule, il s’arrêtait discuter avec l’un des nombreux sujets, corvéables, comme lui-même l’était, et ensemble, ils s’entendaient pour dénoncer les façons barbares de leur détesté seigneur.

Ils refaisaient leur monde, plus doux, allégés, et leurs grandes ailes blanches se déployaient pour les amener à s’envoler comme le font tous les aigles.

Il aimait sentir les rayons du soleil de l’été lui brûler les épaules, la caresse du vent sur sa peau, humer l’odeur de la pluie d’automne toute parfumée des feuilles tombées et des champignons qui se cachaient sous le tapis de la forêt, la blancheur de la neige quand février gelait, et puis, sans oublier, toutes les fleurs qui dansaient au grand bal printanier.

Il en pleurait chaque jour de joie et de bonheur.

Chaque soir, avant de s’endormir, il étendait soigneusement les draps de son lit, dépliait les couvertures lourdes et bien chaudes, il allait embrasser sa mère d’une bise sur le front, souhaitait bonne nuit à chacun de ses enfants, leur racontant des contes, puis il se collait tout contre la douceur de son épouse, pour lui faire état de chaque instant de sa longue journée si chargée.

Gavius était un homme heureux, occupé, comblé.

Parfois il se demandait si une autre vie, même vraie, aurait être pu être plus agréable, plus remplie d’amour et de félicité.

Il n’en savait rien, et quand la question lui traversait l’esprit, il ne lui accordait que quelques instants de son temps si précieux.

Peu lui importait une autre vie puisque celle-ci lui plaisait tant!

Il se surprenait à penser que pour rien au monde il n’aurait souhaité en changer pour une autre.

Ses trois chiens, trois bâtards trouvés à moitié morts de faim, couchés le long de la lisière du bois, lui faisaient fête et l’accompagnaient partout où il allait.

Il avaient également de nombreux chats, autant qu’il en souhaitait, pour venir le réchauffer au plus froid de ses nuits glacées.

Dans l’étable, l’attendaient un âne, quelques chevaux, qu’il montait en riant pour traverser le temps.

Quand Gavius mourut, repu de ses jours, sa mère et sa femme lui tenaient la main, ses enfants étaient blottis contre lui, ses chiens et ses chats le poussaient du museau pour une dernière caresse, son âne et ses chevaux le regardaient d’un regard doux, la tête passée dans l’embrasure de la fenêtre pour lui faire leur dernier adieu.

Gavius mourut comme il avait vécu, en rêve, le sourire aux lèvres.

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