Specchio

Nous passions de merveilleuses vacances, perchés sur les hauteurs de San Elirano, près de la frontière entre terre et ciel, là où nous aurions pu caresser du bout de nos doigts les nuages tant ils étaient proches.

Nous étions enchantés de ce voyage qui, nous ne le savions pas encore, allait nous transformer à jamais.

Nous avions décidé de faire une halte dans une petite auberge, Lo Specchio, située presque au sommet de la montagne.

Elle était indiquée dans le guide des meilleurs gites comme un lieu paisible, époustouflant pour sa vue imprenable sur le ciel, telle une porte grande ouverte.

Quand nous arrivâmes enfin sur les lieux où se trouvait la petite pension quelle fut notre surprise d’y être accueillis par un couple si âgé que nous nous regardâmes, convaincus qu’ils ne pouvaient plus assurer la promesse d’un établissement correctement tenu.

Le taulier, aux rides profondes, était un vieillard et sa femme, qui ne paraissait pas être plus jeune que lui, se tenait courbée et marchait avec beaucoup de difficultés.

Nous étions sceptiques quant à la propreté du logement, cependant, quand nous fûmes entrés dans notre chambre, tout y était net, sentait bon, un vase rempli de fleurs nous y accueillait, si bien que nous fûmes rassurés.

Nous avions convenu de dîner sur place durant notre séjour afin de pouvoir profiter des journées toutes entières pour nos escapades. Un panier repas nous serait préparé pour un pique-nique pris chaque midi au grès de nos ballades.

Bien que nous fussions les seuls clients à leur table ce soir là, le repas fut délicieux et copieux.

Nous partîmes très tôt le lendemain matin pour explorer l’endroit, et, après quelques bonnes heures de marche, nous nous arrêtâmes en chemin pour prendre un petit déjeuner dans une auberge située plus bas, dans un lieu plus boisé.

Le serveur, un bavard sympathique, nous demanda où nous logions, non sans d’abord nous avoir vanté tous les trésors de la région dans un flot de paroles toutes cadencées par son accent chantant.

Quand je prononçais le nom « Lo Specchio », son regard se fit soudain mystérieux, et, parlant tout bas à présent, il nous révéla que cet hôtel avait une bien surprenante particularité.

« Demandez donc au patron de vous jouer un morceau de sa musique. Croyez-moi, vous en serez plus qu’étonnés. »

Nous étions amusés par le sérieux qu’il affichait tout à coup, mais, pour ne pas le vexer, nous lui promîmes de faire cette demande à laquelle il semblait tant tenir, et cela le soir même.

Or, quand nous rentrâmes, nous étions si fourbus par la fatigue que nous en oubliâmes notre promesse.

Le repas, encore meilleur que la veille, nous engagea à aller nous coucher dès qu’il fut achevé.

Notre nuit fut reposante, dans le plus grand calme, et, au matin, c’est au moment de partir pour une autre randonnée, que nous nous rappelâmes de la requête qu’il nous fallait faire au propriétaire des lieux.

L’homme, qui était en train de débarrasser notre table, s’assit sur l’une des chaises et nous invita à en faire de même.

Il nous observa en silence durant un long moment, puis, comme s’il hésitait encore, nous demanda d’être rentrés un peu avant dix-huit heures.

Quand nous partîmes enfin, nous recalculâmes avec grand soin notre parcours pour ne surtout pas être en retard à ce rendez-vous, qui, il faut l’avouer, nous intriguait de plus en plus.

Et, effectivement, à l’heure prévue, nous étions là, rentrés, douchés, changés, prêts pour cet étrange concert plein de mystères.

Le vieil homme nous invita alors à le suivre.

Une porte était cachée par un épais rideau de velours pourpre, derrière y descendait un escalier aux marches si nombreuses, qu’incalculables, taillées à même la roche.

Nous arrivâmes enfin dans une grotte, et là, tapi sous un énorme fourreau en vieux cuir, on découvrit l’étrange instrument.

A la fois composés de tuyaux, de cordes, de cymbales, et de peaux de tambours, on l’aurait cru vivant. 

Il respirait, pour sûr, et même s’il semblait dormir, on devinait qu’il commençait doucement à se réveiller. 

On pouvait entendre les sourds battements de son cœur qui peu à peu s’accéléraient.

Un peu plus loin, sous la lumières des torches à présent allumées, de hauts fauteuils nous attendaient.

A peine prenions-nous place que l’homme se mit à chanter dans une langue totalement inconnue, et, à notre plus grande surprise, l’instrument lui répondait, d’une mélodie si douce que nous en eûmes les larmes aux yeux.

Puis la musique, qui était de plus en plus soutenue, nous souleva du sol et nous mena quelque part où de nombreuses couleurs nous accueillaient, parfois tristes, mais aussi parfois si joyeuses, que nous nous crûmes au paradis.

Il se passa alors quelque chose de plus extraordinaire encore.

Nous visitions nos âmes, comme si nous pouvions percevoir chaque rouage de notre esprit, chacune de nos pensées, de nos intentions.

Il peut être bien difficile de se rendre compte qui on est réellement, sans mensonge et sans fard. Notre pure vérité, nus face à nous-même.

Puis nous remontâmes le temps, jusqu’à notre enfance, notre naissance même.

Chaque mélodie nous rappelait un passage de notre vie, des actes oubliés, ou revisités, comme corrigés par une source de sagesse et de savoir bien supérieure à la notre.

Nous vîmes à travers nos erreurs toutes les leçons qu’il nous fallait en retirer.

Nos émotions où se mêlaient regrets et tristesses s’emplirent peu à peu d’une joie telle que nous nous mîmes à rire au rythme de la musique.

Alors, comme avec de grandes ailes très légères, nous nous envolâmes dans le bonheur des oiseaux, très haut dans le ciel, au milieu des nuages, tout réchauffés des rayons du soleil.

Nous nous sentions légers, transparents, fragiles et minuscules, dans l’immensité bleue des cieux, transporté par un Amour si puissant que nous le savions de Dieu.

Après cette seconde d’éternité, l’homme s’arrêta de chanter, la musique le suivit d’un silence plein de sens, nous étions euphoriques, tout réparés de nos vies pleines d’écueils.

L’homme nous sourit.

« Quant aux belles âmes, elles deviennent comme l’écume sur la mer, plus légères et plus blanches, bien plus douces sous le souffle de Dieu. »

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