Guérir de rire

Je suis née puisqu’il m’en a été ainsi donné!

Et je suis morte cinq ans plus tard, tuée par un accident de parcours. 

Quand nos routes muettes ne peuvent se trouver, quand nos chemins s’écartent sans apprendre à s’aimer. 

Ce jour funeste était pourtant un jour plein de promesses! 

J’étais rentrée de l’école, j’avais appris un nouveau mot.

Mes camarades s’étaient vantés de le connaitre et cela le rendait si précieux à mes yeux que l’impatience de le partager avec mon père était intense.

Je me souviens du retour de mon père. 

De son travail, il me sembla, ce jour là, qu’il rentra encore plus tard, et dès qu’il eut franchi la porte de ma chambre, je lui dit, comme on offre un cadeau, ce mot dont j’étais si fière: « Saloperie ».

Mon père était un homme plutôt doux et gentil.

Il s’occupait de moi du mieux que son histoire, certainement pas si évidente, le lui permettait. 

Il n’était pas violent.

C’est pourtant la claque magistrale qu’il m’asséna ce jour là qui causa ma mort.

Sa colère fut fracassante, et surtout si incompréhensible, qu’elle fut comme la foudre qui s’abat sur un arbre. 

Et le laisse là, brûlé, et sans vie.

J’ai perdu cette confiance en moi, mais aussi en l’autre, nécessaire au développement de chacun, comprenant tout à coup la traitrise de l’amour, l’injustice et la cruauté de la vie.

Il me semble bien que c’est ce jour là que s’est creusée ma tombe. 

Que toute lumière s’est éteinte. 

Comme une flamme fragile, comme une fleur naissante, que l’on a écrasée par mégarde, sans même s’en rendre compte.

Je suis morte à cinq ans, tuée par la certitude, qu’à tout moment, la foudre peut tomber, détruisant tout.

Personne ne vint à mon enterrement. 

C’est là, où la solitude devint si grande, le chagrin si inconsolable, que tout a basculé.

Je suis morte, moi, en tant que telle, et mon fantôme, cet être fou, la folle que j’allais être toute ma vie, est née, en me volant ma place.

J’ai cessé d’exister, laissant le champ à ce deuil que je ne pouvais assumer.

La folie est bien souvent, quand elle n’est pas la cause d’une tare physique, un chemin parallèle à la vérité, comme la construction d’un mensonge qui permet de vivre, ou de survivre du moins, à l’inacceptable.

Comme, par exemple, la perte d’un être si cher, si précieux à nos yeux, qu’on nie sa mort, son absence, en continuant de vivre comme s’il était encore à nos côtés.

Il est au cimetière, six pieds sous terre, et pourtant, on pose son assiette sur la table, on lui prépare un repas, on lui parle, on rit même, avec lui, parce que sa disparition est si douloureuse, qu’on ne peut se résoudre à l’accepter.

La folie est une porte qui permet parfois de fuir la cruauté et l’absurdité impitoyables de ce monde.

J’avais cinq ans, et je crois bien que c’est ce jour où je devins « folle ».

            J’ai pleuré toutes les larmes de cette histoire, comme d’une tragédie.

J’en parlais un jour à une amie pour lui en confier tout son tragique.

Elle a éclaté de rire.

Pour elle, c’était certainement le récit le plus drôle de ma vie que je lui avais dit là.

Sur le moment, j’ai failli m’en vexer.

Mais son rire a fini par me gagner, et d’un coup, je m’en suis sentie guérie.

Cette histoire qui me faisait tant souffrir, tant pleurer, aujourd’hui est devenue une bonne blague de mon passé.

Que le rire ait pu à ce point la désamorcer me laisse songeuse.

Un morceau de paradis venu rapiècer la blessure ouverte d’un enfer qui n’attendait que cela!

Reprendre ses droits sur la joie de l’enfance.

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