PAIX par TRILLES

Il devait être moins de quinze heures quand on frappa à ma porte.

C’était la concierge qui me tendait une lettre.

Elle était très essoufflée. 

Pourtant cela ne l’empêcha de me bousculer, à peine la porte ouverte, afin d’entrer.

« Monsieur, je tenais à vous remettre ce courrier en main propre. Elle arrive des États-Unis. Quelle belle écriture, fine et raffinée.

Et vous sentez cette exquise odeur de parfum, de prix, on le devine sans peine.

Vous ne l’ouvrez pas? »

« Non, pas de suite. Je suis très occupé. J’ai encore beaucoup de papiers à relire et à signer.

Pourriez-vous me laisser, je vous prie. »

« Oui, bien sûr, Monsieur. J’ai moi aussi encore beaucoup à faire. »

Mais la vieille femme tout engoncée dans sa blouse défraichie ne bougeait pas.

Elle tenait encore la lettre dans ses mains la fixant du regard comme si elle avait pu en découvrir le contenu au travers de l’enveloppe.

Pire, elle s’enfonçait à présent dans le corridor, lorgnant dans mon bureau.

C’est à ce moment qu’on entendit un grand bruit venant du dehors.

Déjà, elle avait couru à la fenêtre et tiré l’épais rideau qui empêchait le froid glacial d’entrer en cet hivers très rude.

« Oh, regardez donc, Monsieur.

Il s’agit d’un accident. 

Une voiture s’est renversée sur la chaussée.

Surement y-a-t-il des blessés.

Appelez la police, il faut les prévenir. »

« Mais non, ce n’est pas la peine, voyez par vous-même, ils sont déjà en train d’arriver.

Je vous en prie, laissez-moi maintenant! Il me faut finir mon travail. »

Trop tard, la curieuse a déjà franchi le seuil de la cuisine.

« Comment »: s’exclame-t-elle, « Vous n’avez pas encore fait la vaisselle du petit-déjeuner! »

Elle ouvre le frigo à présent.

« Mais il n’y a rien à manger là-dedans! »

Elle tourne et retourne, inspecte chaque placard, la huche à pain….

« Vous devriez aller faire quelques courses pour vous nourrir vraiment mieux que cela!

Je comprends mieux votre maigreur. Quel laisser-aller!

Vous allez tomber malade.

Allons, enfilez votre manteau et partez acheter quelque chose pour vous nourrir.

Ou bien vous finirez par mourir de faim. »

« Je n’en ai absolument pas le temps! Mes clients ne me paieront pas si le travail n’est pas fait! »

Elle quitte la cuisine mais pour en profiter pour s’engouffrer dans le salon.

« Quel désordre!

De toute ma vie, jamais je n’ai pareil bazar! »

Posé à même le sol, mon vieux violon.

¨Pas même une fois il ne m’avait été possible d’en jouer tant le temps me manquait.

Elle le regardait aussi.

« Ah ça alors! Vous jouez du violon? Jamais je ne vous ai entendu. Quel bel instrument! »

Me vint une idée, pas très noble, certes, mais qui peut être me libérerait.

« Mais bien entendu chère madame. J’aime tant les belles notes de Paganini. Laissez moi vous en charmer. »

Et de mettre à grincer des cordes du plus mal que je le pouvais.

« Je vous laisse, Monsieur, j’ai mon repas à préparer! », se sauve la concierge.

« Ne partez pas, je vais vous jouer l’air des trilles en liesse pour le retour à la paix. »

Croyez-moi, depuis que je ne quitte plus mon violon, la paix non plus, ne m’a plus quittée!

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